Une saga n'est pas un mythe : c'est un récit en prose, rédigé en Islande au XIIIe siècle, qui raconte des générations entières de familles ayant vécu deux à trois cents ans plus tôt. Ni pure fiction ni chronique fiable, la saga mélange mémoire historique et construction littéraire — mais elle reste la meilleure fenêtre dont nous disposons sur la société viking telle qu'elle se percevait elle-même : ses codes d'honneur, ses querelles de voisinage transformées en tragédies, et les noms que portaient ses héros.
Écrite à la fin du XIIIe siècle, la Njáls saga est considérée comme le sommet du genre. Elle couvre environ soixante ans, de 960 à 1020, et suit l'amitié entre deux hommes que tout oppose : Gunnar Hámundarson, le meilleur guerrier d'Islande, et Njáll Þorgeirsson, un juriste sage doué de prescience. Leur entourage les entraîne malgré eux dans une spirale de vengeances : Gunnar meurt en combattant seul contre ses ennemis après que sa femme Hallgerd lui a refusé une mèche de cheveux pour réparer son arc brisé — elle ne lui avait jamais pardonné une gifle reçue des années plus tôt. Njáll et sa famille périssent quant à eux brûlés vifs dans leur ferme, victimes d'un cycle de représailles qu'aucune sagesse n'a pu arrêter.
Ce qui frappe dans cette saga, c'est l'absence de manichéisme : les personnages ne sont ni des héros purs ni des monstres, mais des gens ordinaires pris dans une logique d'honneur si rigide qu'elle finit par les broyer.
Composée entre 1230 et 1260, la Laxdæla saga se déroule dans la région du Breiðafjörður, à l'ouest de l'Islande, du peuplement de l'île à la première moitié du XIe siècle. Elle est réputée pour sa sensibilité inhabituelle — certains chercheurs pensent qu'elle a pu être écrite par une femme — et se concentre sur Guðrún Ósvífrsdóttir, une figure féminine d'une force rare, tiraillée entre deux frères d'adoption : Kjartan Ólafsson, qu'elle aime, et Bolli Þorleiksson, qu'elle épouse par dépit après une rumeur de fiançailles rivales. La jalousie accumulée entre les deux hommes se termine dans le sang : Bolli tue Kjartan avec l'aide d'alliés, avant d'être lui-même tué par les proches de sa victime.
Cette Guðrún ne doit pas être confondue avec l'héroïne du même nom de la Völsunga saga — deux femmes distinctes, deux tragédies distinctes, qui partagent seulement un prénom devenu, dans la littérature islandaise, presque synonyme de douleur assumée avec dignité.
Probablement rédigée par Snorri Sturluson, descendant présumé de son propre héros, la Egils saga couvre environ un siècle et demi, de 850 à 990. Elle retrace la vie d' Egil Skallagrímsson, fermier, pillard et surtout l'un des plus grands scaldes — poètes de cour — de son temps. Egil est une contradiction vivante : capable d'une violence extrême dès l'adolescence, il compose aussi des poèmes d'une grande maîtrise formelle, dont l'un lui aurait sauvé la vie face à un roi qui s'apprêtait à l'exécuter. Cette dualité entre le tranchant de l'épée et celui du vers en fait l'un des personnages les plus complexes de toute la littérature saga.
Les sagas ne sont pas seulement des récits : ce sont aussi les plus anciens témoignages écrits de la manière dont les Vikings portaient leurs noms, les transmettaient et les chargeaient de sens. Un prénom comme Gunnar n'est pas qu'une racine étymologique — c'est aussi, pour quiconque connaît la Njáls saga, une scène précise, une posture face à la mort. C'est cette épaisseur narrative que Nordir cherche à documenter derrière chaque fiche : l'étymologie donne le squelette d'un prénom, les sagas lui donnent une chair.